Dire de quelqu’un qu’il est « épicurien », c’est encore souvent l’imaginer amateur de bons vins, de tables généreuses et de plaisirs assumés. Une sorte d’hédoniste avant l’heure, convaincu qu’il faut profiter tant que ça dure. Pourtant, si Épicure revenait aujourd’hui, il regarderait sans doute notre frénésie de plaisirs avec un mélange de perplexité et de lassitude. Trop de bruit, trop d’excitation, trop de lendemains difficiles. Et, très probablement, trop de mojitos…

Épicure est un philosophe grec né en 341 avant notre ère. À Athènes, il fonde une école appelée « le Jardin », bien loin de l’image solennelle que l’on se fait souvent des écoles antiques. On y discute entre amis, on y partage des repas simples, on y cherche avant tout à vivre mieux. La philosophie n’y est pas une discipline abstraite, mais une pratique quotidienne, presque thérapeutique. Elle doit soigner l’âme, comme la médecine soigne le corps.

Ce que cherche Épicure porte un nom qui impressionne plus qu’il n’explique : l’ataraxie. Le terme désigne un état de tranquillité intérieure, l’absence de trouble de l’âme. Il ne s’agit ni d’extase ni d’enthousiasme permanent, mais d’un calme stable, discret, presque silencieux. L’ataraxie, c’est cette soirée sans urgence, ce moment où l’on n’attend rien de particulier, où l’on ne craint rien non plus. C’est fermer son ordinateur sans culpabilité, poser son téléphone et le mettre hors de portée, s’endormir sans ruminer la liste des choses à faire le lendemain.

Dans sa Lettre à Ménécée, Épicure écrit que le plaisir est « le principe et la fin de la vie heureuse ». Mais il précise aussitôt ce qu’il entend par là : le plaisir n’est pas la multiplication des jouissances, mais l’absence de souffrance du corps et de trouble de l’âme. Autrement dit, le plaisir véritable est d’abord négatif avant d’être positif : il repose sur l’absence de douleur, et s’accompagne ensuite de plaisirs simples, sans excès ni agitation. Il ne s’ajoute pas, il se stabilise. Il ne s’accumule pas, il apaise.

Épicure prend souvent des exemples très simples. Avoir faim est pénible ; manger est donc un plaisir. Mais manger trop, ou trop riche, réintroduit l’inconfort. Un verre de vin peut détendre ; l’excès alourdit, perturbe le sommeil, gâche le lendemain. Le plaisir maximal n’est pas dans l’intensité, mais dans la juste mesure. Ce que nous appelons aujourd’hui « se faire plaisir » correspond souvent, pour Épicure, à se compliquer la vie.

Pour clarifier les choses, il distingue trois types de désirs. Les désirs naturels et nécessaires, comme manger, boire, dormir, vivre en sécurité, avoir des amis. Ceux-là sont faciles à satisfaire et procurent une joie stable. Viennent ensuite les désirs naturels mais non nécessaires : la nourriture raffinée, le confort, le luxe. Ils ne sont pas mauvais en soi, mais ils créent une dépendance inutile. Enfin, les désirs ni naturels ni nécessaires : la richesse, la gloire, le prestige, la reconnaissance sociale. Ceux-là sont sans limite et génèrent surtout de l’inquiétude.

Il est difficile de ne pas reconnaître notre époque dans cette dernière catégorie. Nous n’avons jamais eu autant de moyens de satisfaire nos désirs, ni autant de raisons d’en créer de nouveaux. Notifications, comparaisons permanentes, injonctions à optimiser sa vie, son corps, sa carrière, son bonheur. Le paradoxe est connu : plus les plaisirs sont disponibles, plus la fatigue augmente. Épicure nous inviterait sans doute à poser une question devenue presque subversive : de quoi ai-je réellement besoin pour aller bien ? Sa réponse est d’une simplicité désarmante. Un corps qui ne souffre pas trop. Une âme qui ne tremble pas inutilement. Des amis. Un peu de pain, un peu d’eau, parfois un peu de fromage. Rien de spectaculaire, mais une joie durable.

Cette sagesse minimaliste contraste fortement avec d’autres philosophies du désir. On peut penser, par exemple, à Baruch Spinoza (1632–1677), pour qui le désir est l’essence même de l’homme et la puissance d’exister. Là où Épicure cherche à trier les désirs pour atteindre la paix, Spinoza invite à les comprendre et à les augmenter de manière rationnelle. Deux visions du bonheur s’opposent alors : l’une mise sur la sobriété et le retrait des illusions, l’autre sur l’expansion joyeuse de notre puissance d’agir.

L’ataraxie épicurienne a toutefois ses limites. Chercher avant tout la tranquillité peut sembler insuffisant face aux injustices du monde, ou incompatible avec l’engagement politique et social. Cultiver la paix intérieure ne dispense pas toujours d’affronter le conflit. Épicure ne défend pourtant pas l’indifférence totale, mais rappelle que toute action, même juste, a un coût intérieur qu’il faut assumer lucidement. Reste cette tension, toujours actuelle : comment préserver l’équilibre de l’âme sans se couper du monde ?

Épicure ne promet ni une vie spectaculaire ni un bonheur tapageur. Il ne vend pas de méthode miracle, ni de programme en dix étapes, à l’image de certains manuels contemporains de développement personnel. Il propose quelque chose de plus discret et peut-être plus exigeant : une vie suffisamment simple pour être paisible, suffisamment sobre pour être libre. Une existence où les plaisirs ne laissent pas de goût amer, où le bonheur ne dépend pas de ce qui pourrait nous être retiré demain. Bref, une sagesse modeste, presque silencieuse. Le plaisir, oui — mais sans le mojito en trop.

Pour aller plus loin :

• Épicure, Lettres et maximes, traduction de Marcel Conche, PUF, Paris, 1987.
• Pierre Hadot, Qu’est-ce que la philosophie antique ?, Gallimard, Paris, 1995.
• Michel Onfray, La puissance d’exister : manifeste hédoniste, Grasset, Paris, 2006.
• André Comte-Sponville, Le bonheur, désespérément, Éditions Pleins Feux, Paris, 2000.
« Épicurisme », Wikipédia, l’encyclopédie libre (page consultée en ligne le 14 janvier 2026)