Il y a des expressions que l’on prononce machinalement, comme si elles contenaient déjà leur propre lumière. Carpe diem en fait partie. On la croise sur des posters, des mugs ou des tatouages. Elle semble dire : « vis maintenant ! » Mais qu’est-ce que ce que nous appelons aujourd’hui un adage signifie vraiment ? Et pourquoi cette injonction nous touche-t-elle encore aujourd’hui ?
L’expression vient du latin et a été formulée par le poète Horace (65 av. J.-C à 8 av. J.-C.) dans ses Odes au Ier siècle avant notre ère (carpe diem, quam minimum credula postero) : « cueille le jour présent sans te fier au lendemain ». Ce verbe carpere signifie d’abord « cueillir », comme une fleur ou un fruit mûr, et non « consommer » à l’excès. Horace, poète de l’Antiquité romaine, influencé par l’épicurisme, invite à savourer les moments de la vie, parce que l’avenir reste incertain et que la mort peut surgir sans avertissement.
Au fil des siècles, cette formule s’est transformée. Aujourd’hui, beaucoup l’entendent comme une injonction à profiter sans frein des plaisirs immédiats. Mais elle ne signifie pas vivre sans responsabilité ni ignorer les conséquences de nos actes. Saisir le jour veut dire être attentif à ce qui compte : les relations que l’on tisse, les projets que l’on entreprend, les moments simples qui, autrement, s’évaporent sans trace durable.
Cette attention au présent peut être éclairée par une notion plus ancienne encore, issue de la pensée grecque : le kairos. Contrairement à « chronos », le temps qui s’écoule de manière continue et mesurable, le kairos désigne le « bon moment », l’instant opportun qu’il faut savoir reconnaître et saisir. Il ne revient pas, ne se programme pas, et peut disparaître aussi vite qu’il n’est apparu. Chez les Grecs, le kairos joue un rôle essentiel dans beaucoup de domaines. En rhétorique par exemple, c’est le moment juste pour convaincre ; en médecine, celui où le traitement peut encore agir ; dans l’existence, celui où une décision doit être prise sans attendre. En résumé, agir trop tôt ou trop tard, c’est manquer le moment juste.
Le lien avec le carpe diem est alors évident. Cueillir le jour, ce n’est pas seulement vivre dans le présent, mais être suffisamment attentif pour reconnaître les instants porteurs de sens, ceux où quelque chose peut commencer ou se transformer. Comme le kairos, le carpe diem suppose une vigilance, une sensibilité au temps vécu. Il invite à ne pas laisser passer certaines occasions décisives par habitude, peur ou inertie.
Mais la comparaison a aussi ses limites. Le kairos est avant tout lié à l’action et à la décision : il appelle une réponse immédiate, parfois risquée. Le carpe diem, lui, insiste davantage sur la manière d’habiter le présent, de le goûter, de lui donner une densité existentielle. Là où le kairos est l’instant à ne pas manquer, le carpe diem est le jour à ne pas gaspiller. L’un est un moment critique, l’autre une sagesse du quotidien. Ensemble, pourtant, ils rappellent que le temps n’est pas seulement quelque chose qui passe, mais quelque chose qui se vit.
Pour comprendre pourquoi cette injonction résonne tant, il est utile d’écouter un philosophe allemand du XXe siècle qui a replacé la conscience de la mort au cœur même de l’existence humaine. Martin Heidegger (1889-1976), dans son ouvrage Être et Temps (Sein und Zeit, 1927), propose une analyse du temps profondément différente de la conception linéaire et objective des horloges. Pour lui, l’être humain, qu’il appelle Dasein, n’existe que dans une temporalité vécue, où le présent, le passé et l’avenir s’entrelacent. Ce qui donne sens à notre existence, c’est justement la conscience de notre finitude : nous savons que nous allons mourir, et cette certitude ne surgit pas comme une abstraction, mais comme une présence diffuse qui façonne totalement notre rapport au monde.
Dans cette perspective heideggérienne, penser sa propre mort n’est pas une invitation morbide à se détourner de la vie, mais à en faire l’expérience la plus authentique possible. Car c’est la conscience de la possibilité inévitable de notre mort qui nous pousse à vivre avec plus d’intensité et de lucidité, et à choisir nos engagements de façon plus personnelle et significative. Ce lien entre mortalité et existence nous rapproche d’une lecture profonde du carpe diem : cueillir le jour, c’est aussi prendre conscience que chaque instant est un instant unique et irréversible.
Cette tension entre présent et finitude est brillamment illustrée dans le film Le Cercle des poètes disparus de Peter Weir sorti en 1989. Le professeur Keating y enseigne à ses élèves non seulement à penser par eux-mêmes, mais aussi à « cueillir les roses de la vie » avant qu’elles ne fanent. Ce n’est pas un appel à l’irresponsabilité, mais à la prise de possession inventive de sa propre vie : écrire son propre poème, affirmer ses désirs, oser se lever contre la conformité. Dans la scène où il cite le carpe diem, il ne s’agit pas d’un slogan creux, mais d’une intensification de la présence à soi-même et à la vie, en sachant que chaque seconde demeurera unique, et ne se répétera pas.
Ainsi, loin d’être un simple mot d’ordre populaire, carpe diem continue de nous ramener à l’essentiel. Il nous rappelle que la vie ne se vit pas en suspens, entre la nostalgie du passé et l’attente d’un futur hypothétique, mais comme une série de moments à habiter pleinement, conscients de leur fragilité. Cette invitation à cueillir la vie aujourd’hui ne dégrade en rien sa profondeur. Au contraire, elle la sublime en l’ouvrant sur une présence plus vraie à soi-même et au monde.
Alors, la question reste ouverte — et elle est profondément philosophique : aujourd’hui, maintenant, hic et nunc, quel jour êtes-vous en train de cueillir ?
Pour aller plus loin:
- Horace, Odes, traduction et notes par Pierre Leyris, Paris, Gallimard, 1960.
- Martin Heidegger, Être et Temps (Sein und Zeit), traduction française par François Vezin, Paris, Gallimard, 1976.
- Françoise Desbordes, « La vie brève : une étude du temps dans les Odes d’Horace », Vita Latina, vol. 125, 1992, pp. 11-20.
- Émission Anti-manuel de philosophie, « Stop au « carpe diem » ! », France culture, 2019 (podcast).