On nous apprend très tôt qu’il faut obéir. Obéir aux règles posées par les parents, à celles de l’école, aux lois de l’État, aux décisions des autorités. Cette idée paraît presque évidente : sans obéissance, pas d’ordre ; sans ordre, pas de société. Pourtant, certaines situations viennent troubler cette certitude. Que faire si la loi permet, ou même organise, ce que nous jugeons profondément injuste ? Faut-il continuer à obéir par principe, ou bien existe-t-il des cas où désobéir devient un devoir moral ?

Au milieu du XIXᵉ siècle, aux États-Unis, un homme ordinaire pose cette question de manière très concrète. Henry David Thoreau, né en 1817 dans le Massachusetts, n’est ni un révolutionnaire armé ni un chef politique. C’est un écrivain, proche du courant transcendantaliste, ami de Ralph Waldo Emerson, attentif à la nature et à la vie simple. On le connaît notamment pour son livre Walden (1854), récit de deux années passées dans une cabane près d’un étang, où il expérimente une existence frugale et autonome. Mais un autre texte, publié en 1849, plus bref, aura une portée immense : Civil Disobedience (La Désobéissance civile).

En 1846, les États-Unis sont engagés dans une guerre contre le Mexique. L’esclavage est toujours légal dans une partie du pays. Thoreau estime que le gouvernement soutient une politique injuste et expansionniste. Il refuse alors de payer l’impôt destiné à financer cet État. Le geste peut sembler modeste, presque banal. Pourtant, il accepte d’être arrêté et passe une nuit en prison. Ce n’est pas un oubli, ni un accident : c’est un acte volontaire. Il veut signifier publiquement qu’il ne souhaite pas être complice, même indirectement, d’une injustice.

Dans son essai, Thoreau formule une idée simple et radicale : la loi ne suffit pas à définir ce qui est juste: « The only obligation which I have a right to assume is to do at any time what I think right. », écrit Thoreau dans La Désobéissance civile qu’on peut traduire par: « La seule obligation que j’aie le droit d’assumer est de faire à tout moment ce que je crois juste. » Un État peut voter des lois parfaitement légales et pourtant profondément immorales. Dès lors, écrit-il, la seule obligation véritable d’un individu est d’agir selon sa conscience. Si la loi vous oblige à participer à l’injustice, alors votre devoir est de ne pas coopérer. Il ne s’agit pas de renverser le gouvernement par la violence, ni d’instaurer le chaos. La désobéissance civile, telle qu’il la pense, est publique, non violente et assumée. Celui qui désobéit accepte la sanction. Il ne se cache pas. Il témoigne. Thoreau est très clair : « Si la loi est telle qu’elle vous oblige à être l’agent d’une injustice envers autrui, alors, je vous le dis, enfreignez la loi. »

Cette idée aura un retentissement considérable. Plus tard, au XXᵉ siècle, aux États-Unis, la pensée de Thoreau inspirera Martin Luther King Jr. et des militants comme Rosa Parks dans la lutte contre la ségrégation raciale. Dans les années 1950 et 1960, les lois de plusieurs États du Sud imposent la ségrégation raciale. Des citoyens noirs américains n’ont pas accès aux mêmes écoles, aux mêmes transports, aux mêmes droits que les citoyens blancs. Lorsque Rosa Parks refuse de céder sa place dans un bus à Montgomery en 1955, elle enfreint la loi. Mais elle le fait au nom d’un principe supérieur d’égalité et de dignité. Les sit-ins dans les restaurants « réservés aux blancs », les marches pacifiques, les boycotts : autant d’actes illégaux, mais revendiqués comme moralement légitimes. Son arrestation déclenche le boycott des bus de Montgomery, un mouvement majeur du combat pour les droits civiques aux États-Unis. La désobéissance civile, ici non violente, est un moteur de transformation démocratique. 

Bien avant Thoreau, la littérature avait déjà mis en scène ce conflit entre la loi et la conscience personnelle, individuelle. Dans la tragédie grecque intitulée Antigone de Sophocle, aux alentours de 441 av. J.-C., l’héroïne, fille d’Œdipe, brave l’interdit du roi Créon pour enterrer son frère. La loi de la cité lui défend ce geste ; elle invoque une loi non écrite, supérieure, qui commande de respecter les morts en leur accordant une sépulture. Elle sait qu’elle sera condamnée. Elle agit malgré tout. Chez elle comme chez Thoreau, la désobéissance n’est pas un caprice : c’est un choix assumé, fondé sur la conviction qu’il existe une justice plus haute que la loi officielle. Elle en paiera le prix de sa vie. 

Aujourd’hui encore, la question demeure brûlante. Face à la crise écologique par exemple, certains militants estiment que les lois en vigueur protègent insuffisamment le climat ou autorisent des projets destructeurs : bloquer un chantier d’autoroute, occuper une forêt menacée, interrompre symboliquement une circulation : ces gestes sont souvent illégaux. Mais leurs auteurs les présentent comme des actes de désobéissance civile. Ils affirment qu’obéir passivement reviendrait à participer à une catastrophe annoncée. On retrouve ici la logique de Thoreau : refuser de coopérer avec ce que l’on juge injuste ou dangereux.

Ces situations soulèvent cependant des questions difficiles. Si chacun décide seul, selon sa conscience, quelles sont les lois qui méritent d’être respectées ou non, la société ne risque-t-elle pas de se fragmenter ? Comment distinguer une désobéissance fondée sur des principes universalisables d’un simple refus égoïste de la contrainte ? La désobéissance civile suppose des critères exigeants : la non-violence, l’acceptation des conséquences, et la volonté d’en appeler à la raison des autres citoyens. Elle ne vise pas à détruire la démocratie, mais à la rappeler à ses propres principes.

Penser la désobéissance civile, c’est donc repenser la citoyenneté elle-même. Être citoyen ne signifie peut-être pas seulement respecter les lois, mais aussi veiller à leur justice. Dans certaines circonstances exceptionnelles, refuser d’obéir peut être une manière plus profonde de servir la communauté. La question n’est pas de savoir s’il faut désobéir souvent, ni par goût de la provocation. Elle est plus exigeante : suis-je prêt, si la situation l’exige, à assumer les conséquences d’un refus au nom de ce que je tiens pour juste ?

Faut-il toujours obéir ? La philosophie ne nous donne pas de réponse toute faite. Elle nous invite plutôt à ne pas croire que tout ce qui est légal est forcément juste. Entre la fidélité à la loi et la fidélité à sa conscience, il existe parfois une tension irréductible. Apprendre à penser et oser se positionner, c’est sans doute une condition pour pratiquer une citoyenneté exigeante tendant vers une forme de liberté. 

Pour aller plus loin :

  • Thoreau, Henry David, Walden ou la Vie dans les bois, Paris, Gallmeister, Espaces Libres (traduction française), 2017.
  • Thoreau, Henry David, La Désobéissance civile (On the Duty of Civil Disobedience / Resistance to Civil Government), Trad. Jacques Mailhos, Paris, Gallmeister, 2017. 
  • Sophocle, Antigone, Paris, GF Flammarion (Collection Classiques)
  • Arendt, Hannah, Du mensonge à la violence, Paris, Gallimard (édition française de Crises of the Republic), 1972.
  • La Boétie, Étienne de, Discours de la servitude volontaire, Paris, Flammarion, « GF.