On raconte qu’un âne, placé exactement à égale distance de deux bottes de foin strictement identiques, mourut de faim faute d’avoir pu se décider. La fable est connue sous le nom d’ « âne de Buridan », bien que Jean Buridan (v.1300-1358), philosophe français et docteur scolastique, lui-même, ne l’ait sans doute jamais formulée ainsi. Peu importe. Cette petite scène imaginaire traverse les siècles parce qu’elle met à nu une difficulté qui nous concerne tous : que devient la liberté lorsque rien ne distingue les options qui s’offrent à nous ?

À première vue, l’âne n’est ni sot ni capricieux. Il est simplement rationnel. S’il faut toujours une raison pour agir, alors, en l’absence de toute différence pertinente entre les deux bottes de foin, aucune décision n’est possible. La volonté se trouve paralysée par l’égalité parfaite des raisons. L’âne de Buridan ne ridiculise donc pas l’animal, mais une certaine conception du choix : celle selon laquelle décider consiste à reconnaître ce qui est objectivement préférable.

C’est précisément cette situation que le philosophe allemand Gottfried Wilhelm Leibniz (1646-1716) juge impossible. Dans le cadre de son « principe de raison suffisante », rien n’arrive sans raison, y compris les décisions les plus infimes. Une situation parfaitement symétrique relève, selon lui, de l’abstraction mathématique, non du monde réel. Il y aura toujours une différence, même imperceptible : un léger déséquilibre, une inclination minuscule, une cause interne ignorée. Si l’âne choisit une botte plutôt que l’autre, c’est nécessairement qu’il existait déjà une raison, fût-elle invisible. Chez Leibniz, la liberté ne consiste donc pas à choisir sans raison, mais à agir conformément à l’ordre rationnel du monde. L’âne de Buridan, dans cette perspective, n’a pas de destin tragique : c’est une vue de l’esprit.

Avec Jean-Paul Sartre (1905-1980), philosophe et écrivain français, le problème se renverse. Pour l’existentialisme, la liberté n’est pas quelque chose que l’on possède plus ou moins, c’est une condition. On ne peut pas ne pas être libre. Même lorsque rien ne nous pousse dans un sens plutôt que dans l’autre, nous sommes responsables de ce que nous faisons — ou de ce que nous ne faisons pas. Dire que l’on ne pouvait pas choisir parce que les options étaient équivalentes revient alors à fuir cette responsabilité. Sartre appelle « mauvaise foi » cette tentative de se cacher sa liberté à soi-même. Ne pas choisir n’est pas une excuse : c’est déjà un choix. L’âne de Buridan choisit de ne pas choisir et de se laisser mourir de faim…

C’est ici qu’on peut imaginer un âne un peu plus malin. Un âne très affamé, conscient que les deux bottes de foin sont parfaitement équivalentes, et qui se dit qu’il lui suffirait d’en manger une maintenant, puis l’autre plus tard, lorsqu’il aura de nouveau faim. L’égalité parfaite ne serait alors plus un obstacle, mais une permission. Peu importe laquelle, puisqu’elles se valent. Le choix ne porterait plus sur la meilleure option, mais sur l’acte même de commencer. Un tel âne ne chercherait pas une raison supplémentaire : il déciderait précisément parce qu’il n’y en a pas. Ce geste apparemment banal transforme le paradoxe. Il suggère que la liberté n’est peut-être pas ce qui fonde rationnellement un choix, mais ce qui met fin à l’hésitation lorsque plus rien ne distingue les possibles.

Cette manière de décider s’accorde mal avec l’idée de Leibniz, pour qui toute décision doit pouvoir être expliquée par une raison déterminante. En revanche, elle est parfaitement compatible avec Sartre, pour qui la liberté n’attend pas d’être justifiée pour s’exercer. Les neurosciences contemporaines vont dans le même sens, mais par une autre voie. Les expériences de Benjamin Libet (1916-2007), pionnier dans le domaine de la conscience humaine, et les travaux ultérieurs, suggèrent que le cerveau commence à trancher avant que la conscience ne formule le choix. Même lorsque les options sont équivalentes, de minuscules variations neuronales suffisent à déclencher l’action. L’âne n’est donc jamais totalement indifférent : il agit sans raison consciente, mais non sans cause.

Et si l’âne de Buridan n’avait pas disparu ? Et s’il s’était simplement modernisé ? Il hésite désormais devant une plateforme de vidéos en streaming, face à des centaines de films et de séries qui se valent à peu près tous. Chaque suggestion semble séduisante, chaque miniature promet un divertissement parfait, et pourtant l’indécision s’installe. Plus les choix sont nombreux, plus la décision devient difficile, jusqu’à ce que le temps passe et que l’on reste immobile, figé par la peur de mal choisir. Nous sommes devenus des Buridan modernes, confrontés à une abondance qui peut paralyser autant que libérer. Et si, dans ces moments-là, le véritable acte de liberté ne consistait pas à trouver le meilleur programme, mais simplement à fermer l’application, éteindre l’écran et aller se coucher — parfois, le plus sage des choix est de renoncer à décider ?

Pour aller plus loin:

  • Buridan, Jean, Questions sur l’Éthique, XIVᵉ siècle.
  • Leibniz, Gottfried Wilhelm, Essais de Théodicée, Paris, Vrin, 1710.
  • Leibniz, Gottfried Wilhelm, Monadologie, Paris, Vrin, 1720.
  • Sartre, Jean-Paul, L’Être et le Néant, Paris, Gallimard, 1943.
  • Sartre, Jean-Paul, L’existentialisme est un humanisme, Paris, Nagel, 1946.
  • Libet, Benjamin, Mind Time: The Temporal Factor in Consciousness, Cambridge (MA), Harvard University Press, 2004.
  • Dehaene, Stanislas, Le Code de la conscience, Paris, Odile Jacob, 2014.
  • Wegner, Daniel, The Illusion of Conscious Will, Cambridge (MA), MIT Press, 2002.
  • Comment peut-on prendre parti ? Emission France culture