Chaque année, à la fin du mois de décembre, même avant parfois et de plus en plus tôt, le même rituel recommence : les vitrines s’illuminent, les agendas se remplissent de repas familiaux parfois interminables, les cadeaux s’empilent sous le sapin décoré. Noël revient, imperturbable, alors même que beaucoup ne savent plus très bien ce qu’ils fêtent. Car enfin, croyons-nous encore à Noël ? Et surtout : que croyons-nous encore y célébrer ?

D’un point de vue historique, Noël n’a rien d’une évidence. Jésus de Nazareth n’est certainement pas né le 25 décembre. Les Évangiles ne donnent aucune date précise, et les indices qu’ils fournissent (les bergers dans les champs, le climat) orienteraient plutôt vers le printemps ou l’automne. Ce n’est qu’au IVᵉ siècle, à Rome, que l’Église fixe officiellement la date du 25 décembre. Ce choix n’est pas anodin : il correspond aux grandes fêtes païennes du solstice d’hiver. On y célébrait notamment le Sol Invictus, le Soleil invaincu, symbole de la lumière qui renaît au moment où les jours cessent de raccourcir, ainsi que les Saturnales, fêtes de l’abondance et du renversement des rôles sociaux. Noël s’inscrit donc d’emblée dans une logique de superposition plutôt que de rupture : une fête nouvelle vient donner un sens chrétien à un besoin humain bien plus ancien, celui de célébrer le retour de la lumière au cœur de l’obscurité.

La crèche illustre parfaitement ce déplacement symbolique. Le cœur du récit chrétien de Noël n’est pas la puissance, mais la fragilité : un enfant naît dans une étable, entouré d’animaux, loin des palais et des centres du pouvoir. C’est un renversement radical des valeurs habituelles : le divin ne se manifeste pas dans la force, mais dans la vulnérabilité. Les rois mages prolongent ce renversement en lui donnant une portée universelle. Venus d’ailleurs, parfois interprétés comme des savants, parfois comme des rois étrangers ou des conseillers des rois, ils signifient que cet enfant ne concerne pas seulement un peuple ou une culture, mais l’humanité entière. Longtemps, Noël a ainsi été un récit structurant, porteur d’une promesse de sens. Or, même lorsque la foi religieuse recule, quelque chose de ce récit demeure. On peut ne plus croire en Dieu, mais continuer à croire au sens. Autrement dit, on peut ne plus adhérer à la théologie, tout en restant attaché à ce que Noël raconte symboliquement : l’idée qu’un recommencement est possible, que la lumière peut surgir de la nuit, que la fragilité n’est pas une faiblesse.

C’est dans cet espace symbolique que s’inscrit la figure du Père Noël. Contrairement à une idée reçue, il ne sort pas de nulle part. Il est l’héritier de Saint Nicolas, alias Nicolas de Myre (v.270-343), évêque grec du IVᵉ siècle, connu pour sa générosité envers les enfants et les plus pauvres, particulièrement célébré dans le nord de l’Europe. Dans de nombreuses traditions, Saint Nicolas était accompagné de figures secondaires, parfois inquiétantes, et vêtu de couleurs variées — souvent vertes, couleur associée à la nature et à l’hiver. Les rennes, eux, viennent des mythes nordiques et scandinaves, où ces animaux étaient associés au voyage, au passage entre les mondes. Les lutins relèvent du folklore européen ancien, notamment nordique, celtique et germanique, ces petits êtres invisibles, protecteurs et farceurs censés habiter les maisons et aider (ou perturber) les humains pendant la période de l’Avent.

C’est aux États-Unis, au XIXᵉ siècle, que ces éléments se cristallisent. Le poème « A Visit from St. Nicholas » (1823), généralement attribué à Clement Clark Moore (1779-1863), fixe l’image d’un vieil homme jovial voyageant en traîneau tiré par des rennes. Au début du XXᵉ siècle, la publicité va jouer un rôle décisif. Coca-Cola n’a pas inventé le Père Noël, mais l’a figé. À partir des années 1930, la marque diffuse massivement l’image d’un Père Noël souriant, rond, vêtu de rouge et de blanc — des couleurs qui correspondent aussi à celles de la marque. Cette représentation s’impose mondialement et efface progressivement les variantes locales. Le mythe devient universel, stable, immédiatement reconnaissable.

On réduit souvent cette évolution à une simple marchandisation. Pourtant, le Père Noël remplit une fonction plus profonde. Il initie les enfants au monde du symbolique : croire à quelque chose que l’on ne voit pas, recevoir un don qui ne s’explique pas entièrement, puis apprendre, un jour, que cette croyance était une fiction. Une fiction nécessaire. Le danger n’est pas que les enfants découvrent que le Père Noël n’existe pas ; le danger serait que les adultes cessent de croire à toute forme de gratuité.

Cela nous ramène à la question du don. Celui qui est généralement considéré comme le père de l’anthropologie française, Marcel Mauss (1872-1950), l’a montré dans son Essai sur le don : aucun don n’est jamais totalement désintéressé. Donner, c’est créer une dette, un lien, une obligation de réciprocité : don et contre-don. Le don est toujours ambigu et il est, selon l’anthropologue, une matérialisation des relations sociales : « La raison profonde de l’échange-don vise davantage à être qu’à avoir », peut-on lire dans l’Anthropologie économique de Francis Dupuis. À Noël, cette ambiguïté devient visible : offrir un cadeau, c’est à la fois faire plaisir, se rassurer, répondre à une attente sociale, parfois compenser une absence. Le problème n’est pas le don en lui-même, mais le moment où l’objet remplace la relation.

Malgré toutes ces tensions, Noël persiste. Peut-être parce qu’il continue de remplir une fonction essentielle : marquer une pause dans le temps. À la fin de l’année, Noël agit comme un rituel de clôture. Les familles se retrouvent, parfois avec joie, parfois avec gêne. On rejoue les rôles, les conflits, les silences. Rien n’est résolu, mais quelque chose se rejoue. Noël fonctionne alors comme une forme de catharsis discrète, une « machine à laver » symbolique : on termine une année, on se donne la possibilité d’en recommencer une autre, en famille, entre amis.

Si Noël résiste encore, ce n’est donc ni seulement par tradition, ni seulement par marketing. C’est parce qu’il répond à un besoin profondément humain : donner du sens au temps, faire quelque chose ensemble de l’obscurité, et croire, au moins l’espace d’une soirée, qu’un nouveau départ reste possible. Tant que ce besoin existera, Noël trouvera toujours une manière d’être célébré.

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