Imaginez une soirée classique : apéro arrosé, chips croustillantes, discussions légères. Soudain, quelqu’un lâche la phrase magique : « Franchement, je trouve ça normal, c’est évident. » À cet instant précis, si Socrate, le philosophe grec athénien, avait été dans la pièce, l’ambiance aurait changé de ton. Il n’aurait pas contredit. Pire, il aurait souri sous le manteau et demandé, d’un ton sincèrement curieux : « Quand vous employez les mots “normal”, “évident”, qu’entendez-vous exactement par là ? » Un silence se serait installé. Pas un silence convivial, mais un silence de malaise philosophique. La soirée aurait soudain changé d’atmosphère.
Socrate s’était fait une spécialité de troubler les certitudes les mieux installées. Celui qui ne laissait jamais passer une phrase anodine. Celui qui transformait une opinion en interrogatoire. Celui qui donnait l’impression que chacun savait très bien ce qu’il pensait… jusqu’au moment précis où il demandait pourquoi. À Athènes déjà, il passait ses journées à pratiquer cela sur l’agora. Il conversait avec tout le monde : artisans, responsables politiques, militaires, poètes. Pas pour enseigner — il refusait même ce titre — mais pour questionner et faire réfléchir. Et presque à chaque fois, le résultat était le même : ses interlocuteurs repartaient un peu plus confus qu’en arrivant, parfois vexés, souvent agacés.
Le problème avec Socrate n’était pas qu’il savait trop de choses. C’est qu’il refusait obstinément de faire semblant. Son arme favorite portait un nom savant : l’ironie socratique. En pratique, c’était beaucoup plus simple. Socrate commençait toujours par se déclarer ignorant. « Moi, je ne sais rien. Vous, en revanche, vous avez l’air d’être sûr de vous. Expliquez-moi… » Il écoutait attentivement, acquiesçait, relançait, puis posait une question très simple. Puis une autre. Puis encore une. Et sans jamais hausser la voix, sans jamais affirmer quoi que ce soit de très personnel, il laissait peu à peu apparaître les contradictions, les flous, les raccourcis. Il ne démontait pas une opinion à coups de marteau. Il enlevait délicatement les vis, une par une, jusqu’à ce que le tout s’écroule de lui-même.
C’est dans ce sens qu’il faut comprendre la fameuse formule : « Je sais que je ne sais rien. » Elle est devenue un slogan, une citation Instagram, un fond d’écran à la mode. Pourtant, Socrate ne faisait pas preuve d’une humilité molle ou d’un relativisme béat. Il ne disait pas que toutes les opinions se valaient. Il affirmait quelque chose de bien plus dérangeant : la plupart des gens confondent le fait d’avoir une opinion avec le fait de savoir. Lui, au moins, connaissait l’étendue de son ignorance. Les autres, non. Et c’est précisément ce décalage qui l’autorisait à poser des questions.
Dans l’Apologie de Socrate, le texte dans lequel Platon met en scène le procès de son maître, Socrate expliquait que sa mission consistait à réveiller les Athéniens, à la manière d’un taon qui pique un cheval trop sûr de lui. Accusé de corrompre la jeunesse et de ne pas reconnaître les dieux de la cité, Socrate défendait sa quête de vérité et acceptait sa condamnation à mort. Il reconnaissait sans détour qu’il était agaçant, mais ajoutait que c’était précisément pour cette raison qu’il était utile. Quitte à y laisser sa vie. Condamné alors même que ses amis lui proposaient de s’enfuir, il refusa et but la cigüe plutôt que de renoncer à sa manière de philosopher, fidèle à l’idée qu’il valait mieux subir l’injustice que la commettre. Mourir, oui. Se taire, non.
Si l’on transportait maintenant Socrate à l’ère des certitudes des réseaux sociaux, la scène serait à peine différente. Il aurait débarqué dans un fil de commentaires enflammés. À ces certitudes affirmées avec aplomb sur la toile, majuscules et emojis outrés, Socrate aurait répondu calmement : « Pouvez-vous définir ce terme ? », « Sur quoi fondez-vous cette affirmation ? », « Votre exemple prouve-t-il ce que vous dites ou seulement que vous y croyez ? » En trois questions, il aurait été bloqué, signalé, banni ou même accusé de mauvaise foi. Aujourd’hui, le doute a tendance à passer pour une faiblesse. La nuance pour une trahison. Ne pas avoir d’avis clair devient suspect. Socrate, lui, n’avait que cela : des doutes clairs et des questions précises.
Et pourtant, ce même Socrate n’était pas qu’un empêcheur de tourner en rond. Dans Le Banquet, autre dialogue de Platon, il apparaît sous un jour différent. On y parle d’amour, de désir, de ce qui met les êtres humains en mouvement. Socrate y explique que l’amour n’est pas la possession de ce qui est beau et bon, mais le manque, l’élan vers ce qui échappe. Là encore, il refusait les définitions trop rapides et rappelait que c’est le manque — ne pas savoir, ne pas avoir — qui pousse à chercher.
Socrate n’apportait donc pas de réponses clés en main. Il pratiquait ce qu’il appelait la « maïeutique », c’est-à-dire l’art d’accoucher les esprits. Il n’injectait pas des idées dans la tête des autres, il aidait simplement à faire sortir ce qui s’y trouvait déjà, ou à constater qu’il n’y avait pas grand-chose. Le bon professeur, le bon interlocuteur, le bon philosophe n’est pas celui qui assène des vérités, mais celui qui rend les fausses évidences inconfortables.
Oui, Socrate était le prototype de l’interlocuteur pénible. Il ralentissait les discussions. Il gâchait parfois l’ambiance. Il empêchait les conclusions rapides et les certitudes faciles. Mais dans un monde saturé d’opinions instantanées, de jugements définitifs et de convictions express, son obstination à demander « que voulez-vous dire exactement ? » ressemble moins à un tic insupportable qu’à une nécessité vitale.
Socrate ? Insupportable… mais indispensable.
Pour aller plus loin :
- Platon, Apologie de Socrate, traduit du grec par Léon Robin et Joseph Moreau, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, 1989.
- Pierre Hadot, Éloge de Socrate, Paris, Allia, 2025.
- Christopher Phillips, Socrates Café: A Fresh Taste of Philosophy, Lutterworth, W. W. Norton & Company,2002.